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L’appel à l’aide


Étendue sur le sofa, Élyse se remet tranquillement de la scène qui vient de se produire. Son cœur bat tellement vite qu’elle se demande s’il ne va pas lui exploser dans la poitrine. Elle tente de se concentrer du mieux qu’elle peut sur sa respiration afin de retrouver son calme, mais les paroles de Sylvain lui résonnent toujours dans la tête « T’es rien qu’une criss de pute, une salope qui cherche juste à s’faire mettre… ». Elle revoit l’image de ses yeux qui avaient l’air de vouloir lui sortir des orbites tellement il était en furie. Elle ne l’avait jamais vu de même et elle avait tremblé de la tête aux pieds tellement il avait l’air menaçant. Paralysée de peur, elle était restée là, immobile, accotée contre le mur en attendant que ça finisse. Contrairement à d’habitude où elle lui répondait sa façon de penser, cette fois-ci elle avait préféré se taire. Dans l’état où il était, elle ne savait pas jusqu’où il pouvait aller. Après, avoir lancé de plein fouet par terre le vase qu’elle avait hérité de sa grand-mère suite à son décès, il était parti en trombe en claquant la porte. À la pensée de ses enfants qui s’étaient peut-être encore une fois cachés dans leur garde-robe, elle se surprit à trouver la force de se relever pour aller les rassurer. Elle n’avait pas dormi depuis trois jours parce que Sylvain n’avait cessé de provoquer des discussions en l’accusant faussement d’avoir flirté et couché avec d’autres hommes. C’était si insensé, comment pouvait-il concevoir qu’elle fréquente des hommes alors qu’il passait son temps à la surveiller et à contrôler ses allées et venues. Lorsqu’elle essayait de lui prouver que ça n’avait pas de sens, il l’interrompait, déformait ses paroles et lui faisait sentir que c’était elle, la « criss de folle » qui avait un problème! Lorsqu’elle arriva dans la chambre de Magalie, sa petite de 2 ans, elle la trouva les yeux larmoyants, toute recroquevillée dans le fond de la garde-robe, serrant son toutou préféré contre sa poitrine. Du haut de ses 4 ans, son frère Samuel la serrait fort dans ses bras et se donnait des airs de brave protecteur. De voir ses deux amours dans cet état- là lui transperça le cœur d’une douleur atroce. Elle les prit dans ses bras et tenta de les rassurer du mieux qu’elle le pouvait en leur disant de ne pas s’en faire que c’était terminé. Elle fût saisie d’entendre Samuel lui dire que papa était méchant et qu’il ne voulait plus le voir. Là, elle ne savait vraiment plus quoi faire. Elle ressentait un immense sentiment d’urgence, mais elle ne voyait pas comment elle pourrait se sortir de cette situation. Elle n’avait nulle part où aller. Toute sa famille était loin d’ici et Sylvain avait réussi à l’éloigner de toutes ses amies. Elle se sentait si seule au monde… Elle vivait un grand sentiment d’impuissance, mais en même temps, elle ressentait une rage accumulée au plus profond d’elle-même. C’était assez! Il n’avait pas le droit de la traiter de même et de faire vivre ça aux enfants. Elle ne voulait plus rien savoir de cet homme, si différent du gentleman qu’elle avait connu. Elle décida donc de se ressaisir et puisa en elle toute la force qui lui restait pour se pencher sur des solutions concrètes. Puis, elle se rappela tout à coup d’une émission de télévision qu’elle avait regardée il y a un sacré bout de temps et qui avait traité de violence conjugale. À cette époque-là, elle ne s’était pas sentie concernée, mais en y repensant bien, elle se souvient qu’elle avait eu des doutes et qu’elle n’avait pas vraiment voulu voir les petits signes qui auraient pu la mettre en garde. Se rappelant qu’il existait de l’aide pour ces femmes, elle se précipita vers le bottin téléphonique et trouva en quelques secondes le numéro de téléphone de SOS Violence conjugale. Elle se sentait hyper nerveuse d’appeler, mais elle n’avait pas de temps à perdre, car Sylvain pouvait revenir à n’importe quel moment. C’est donc d’une main tremblante et le souffle coupé qu’elle signala le numéro de téléphone. Très rapidement, la femme à l’autre bout du fil la mit en confiance et elle sentait pour la première fois qu’il lui était possible de s’en sortir. Après avoir expliqué à la dame qu’elle devait quitter la maison parce qu’elle avait peur que son conjoint revienne, celle-ci l’informa qu’il y avait des maisons d’hébergement où elle pourrait se réfugier avec ses enfants. La dame transféra alors l’appel directement à La Maison d’Ariane, une maison d’aide et d’hébergement pour femmes victimes de violence conjugale et leurs enfants. La voix chaleureuse et accueillante de l’intervenante qui lui répondit lui donna le courage de briser le silence pour la première fois de sa vie sur ce qu’elle vivait. Élyse exprima d’abord qu’elle n’était pas sûre d’appeler au bon endroit parce qu’elle n’était pas une femme battue, son conjoint ne l’avait jamais touché. L’intervenante l’invita alors à lui confier ce qu’elle vivait avec son conjoint. Lorsqu’Élyse lui raconta ce qu’elle venait de subir et qu’elle avait peur pour sa sécurité, l’intervenante prit cela très au sérieux et lui confirma qu’elle vivait bien de la violence conjugale. Puis, l’intervenante orienta efficacement l’entretien afin qu’elle puisse préparer son départ de la manière la plus rapide et sécuritaire possible. Après lui avoir expliqué les principales règles de fonctionnement de la maison, l’intervenante l’informa des choses qu’elle devait penser à emporter avec elle et l’aida à organiser un transport vers la maison d’hébergement. Avant de raccrocher, Élyse surmonta sa honte et osa dire à l’intervenante qu’elle n’avait plus un sou pour payer sa chambre, car Sylvain avait vidé le compte-conjoint. L’intervenante la rassura en lui disant qu’elle et ses enfants seraient logés et nourris tout à fait gratuitement.


La sécurité : premières 24 heures en maison

Lorsqu’Élyse arriva avec ses deux enfants, elle fût surprise de constater que la maison se fondait parmi les autres résidences du quartier. Jamais, elle n’aurait pu deviner qu’il s’agissait d’une maison d’hébergement. Cela la rassura grandement, car elle savait que Sylvain tenterait tout pour la retrouver. Il lui avait dit tellement de fois « Nous deux, c’est pour la vie… à la vie à la mort ». Lorsqu’il réaliserait qu’elle ne reviendrait plus, il vivrait une telle rage et un tel désespoir qu’elle le pensait réellement capable de la tuer. Dès son arrivée, une intervenante l’accueillit avec ses enfants. Élyse lui exprima à quel point elle était exténuée et que son besoin le plus imminent était de dormir. Elle sentit l’intervenante bien compréhensive face à son besoin, chose à laquelle elle n’était plus habituée depuis belle lurette! L’intervenante lui montra leur chambre et lui donna un petit coup de main pour faire les lits. Elle coucha ses deux enfants, qui ne mirent pas beaucoup de temps à tomber dans les bras de Morphée. Les voyant tous les deux serrer fortement leur toutou préféré, elle se sentit rassurée de les sentir en sécurité. Puis, à son tour, elle s’écroula sur son lit. Elle ressentait un sentiment de libération incroyable. C’est comme si la tonne de brique qui lui pesait sur les épaules tombait d’un coup sec! Elle s’endormit rapidement elle aussi. Le lendemain matin, c’est sa petite Magalie qui la tira de son sommeil profond. Quand elle vit l’heure, elle n’en revenait pas d’avoir dormi jusqu’à 10h. Samuel était aussi en train de se réveiller. Ils descendirent en bas en pyjama et virent quelques femmes à la cuisine. Celles-ci se présentèrent à elle et lui montrèrent tout ce dont elle avait besoin pour préparer un petit déjeuner à ses enfants. Mais où étaient-ils passés?, s’inquiéta Élyse tout à coup, ne voyant plus ses enfants dans son champ de vision. Puis, elle entendit Magalie rire et l’aperçu en train de s’amuser avec une autre petite fille dans la salle de jeux. Quant à Samuel, il avait l’air bien à son aise lui aussi heureux d’avoir trouvé un camion de pompier pour jouer. Une intervenante fit alors son apparition dans la cuisine. Elle se présenta à elle d’un ton accueillant, elle s’appelait Françoise. Pendant qu’Élyse et sa petite famille déjeunaient, Françoise s’informa de leur première nuit ici. Samuel répondit qu’il n’avait jamais vu sa maman dormir aussi longtemps et que c’était parce qu’elle était vraiment très très fatiguée. Élyse s’excusa de s’être levée si tard et de déjeuner à une heure si tardive, elle ne voulait tellement pas déranger… Françoise lui dit qu’elle n’avait pas à s’en faire avec ça, elle était libre de manger à l’heure qu’elle voulait. Samuel dit alors « papa ne voulait pas, lui. Maman devait toujours se lever pour lui faire son déjeuner et sa boîte à lunch ». Élyse fût surprise d’entendre son fils parler ainsi et de réaliser qu’il avait remarqué ça. Après avoir bien mangé, Françoise invita Élyse et les enfants à visiter cette grande maison, qui pouvait héberger jusqu’à 17 personnes. De retour à la cuisine une fois la tournée terminée, deux autres femmes qu’elle n’avait pas encore vues étaient là. Elles se présentèrent, Diane et Charlène, deux autres intervenantes qui travaillaient dans cette maison. Elles discutèrent un peu dans la cuisine pour faire connaissance. Charlène, l’intervenante jeunesse, entra facilement en contact avec ses deux amours, qui étaient spontanément retournés jouer dans la salle de jeux. Puisqu’elle les sentait bien avec Charlène, Élyse accepta sa proposition de jouer un moment avec eux pendant que Françoise ferait son accueil. Elle rencontra donc Françoise dans un petit bureau et celle-ci lui expliqua le fonctionnement de la maison. Élyse avait une tonne de questions et plein d’inquiétudes. Elle osa donc en parler à Françoise, qui prit le temps nécessaire pour répondre à ses questions. Elle fût rassurée d’apprendre que plusieurs mesures étaient mises en place pour assurer la sécurité des femmes et des enfants hébergées et qu’on lui garantissait le respect de sa confidentialité. Enfin, elle ne se sentait plus seule! Ça lui faisait tellement de bien! Elle se surprit alors à verbaliser son vécu de violence conjugale comme elle n’avait jamais osé le faire auparavant. Elle avait toujours gardé le silence à ce sujet par honte, mais par peur aussi. Elle se sentit écoutée, accueillie dans ce qu’elle vivait et respectée sans aucun jugement.


Du soutien à toute heure du jour et de la nuit

Le reste de sa première journée défila rapidement. Elle prit le temps de bien s’installer dans sa chambre et de s’adapter à ce nouveau milieu de vie. Il était 17h30 quand son cellulaire se mit à sonner. Elle vit sur l’afficheur que c’était Sylvain. Elle se sentait paniquée et ne savait pas quoi faire. Elle se doutait bien que ça arriverait et s’était promis de ne pas répondre. Elle trouva difficile de ne pas répondre, comme si ce n’était pas correct. Quelques instants plus tard, la sonnerie de son cell retentit à nouveau, et à nouveau encore. La fois suivante, ce fut un texto. Elle ne put s’empêcher de le lire. Il lui avait écrit « je t’aime, pardonne-moi ». Le texto suivant qui apparut quelques secondes plus tard se lisait comme suit : « reviens-moi, je t’en supplie, je ne suis rien sans toi ». Dès qu’elle entendit la sonnerie lui indiquant qu’il y avait un autre texto, cela déclencha une forte émotion d’anxiété chez elle. À cet instant, Magalie vint la voir pour demander d’aller faire pipi. Elle réussit à faire mine de rien, à camoufler cette angoisse qui lui tenaillait l’intérieur. Elle était devenue au fil du temps une championne là-dedans, c’est-à-dire dans l’art de ne rien laisser paraître devant les enfants. Aussitôt le pipi terminé, elle constata qu’elle avait reçu deux autres textos. Elle décida alors de descendre avec ses enfants en bas dans l’espoir de trouver une aide quelconque. Lorsqu’elle arriva dans le bureau des intervenantes, elle réalisa que c’était un autre quart de travail pour les travailleuses de la Maison d’Ariane. Virginie et Bianca la saluèrent dès qu’elle fit irruption dans le bureau, Magalie dans les bras et Samuel à ses côtés. Elles virent tout de suite que ça n’allait pas. Élyse leur parla des textos qui ne cessaient d’arriver et du stress que cela lui faisait vivre. Virginie se leva et proposa à brûle-pourpoint d’aller faire des dessins avec les enfants afin que leur mère puisse s’exprimer librement à l’autre intervenante. Elle fit lire à Bianca les textos qu’elle avait reçus et pendant ce temps, le cell se mit à nouveau à sonner. Bianca valida à Élyse qu’elle faisait ce qu’il fallait faire, ne pas répondre à ce harcèlement. Cette fois-ci, le texto était différent. Sylvain l’accusait d’avoir kidnappé les enfants et la menaçait d’appeler la police si elle ne revenait pas avec eux. Cela fit très peur à Élyse. Bianca lui expliqua que c’était justement le but de Sylvain : lui faire peur afin de l’inciter à revenir. Elle lui parla du cycle de la violence et elles regardèrent ensemble les différents éléments de ce cycle qui se répétait inlassablement dans leur couple et, comme le fit remarquer Élyse, qui devenait de plus en plus intense. Pour rassurer Élyse, Bianca l’informa qu’elle pouvait prendre les devants en appelant elle-même les policiers. C’est ce qu’elle fit. Ainsi, quand Sylvain les appellerait, les policiers pourraient lui dire que sa conjointe et ses enfants étaient en sécurité, sans toutefois révéler à quel endroit elle se trouvait. Il était 3h10 du matin et son cellulaire continuait de vibrer, encore et encore, à chaque nouvelle réception de texto. Même parti, il continuait de l’empêcher de dormir, songea-t-elle, en blasphémant sa colère par en dedans! Elle se dit qu’au moins, les enfants ne s’en rendaient pas compte eux… comme pour se convaincre que ce n’était pas si pire que ça! Puis, écœurée de revirer d’un bord pis de l’autre dans son lit, elle surmonta sa gêne et descendit en bas dans l’espoir d’y trouver une oreille attentive. Comme de fait, Josianne, l’intervenante de nuit, était là toute disponible pour elle à la cuisine. Tout en buvant une tisane apaisante, elle lui raconta son histoire. Ça lui faisait tellement de bien d’en parler! Même si elle savait qu’elle répétait le même récit, elle avait l’impression qu’elle avait un besoin inépuisable de faire sortir d’elle tout ce « méchant » qui était resté prisonnier en-dedans d’elle si longtemps… 7 années de sa vie en fait, qu’elle avait gaspillée, se culpabilisait-elle. Le fait de verbaliser son vécu l’aidait à rassembler ses souvenirs et à voir à quel point elle en avait enduré des affaires pendant toutes ces années… et en faisant l’autruche par-dessus le marché! Devant cette constatation, elle eut le réflexe de se traiter de niaiseuse, tellement elle se sentait honteuse. Josianne lui fit voir qu’elle n’avait pas à avoir honte de ça et encore moins à se rabaisser de la sorte. Élyse réalisa que son conjoint l’avait tellement traité de toutes sortes de noms que sans s’en rendre compte, elle était portée à se dénigrer elle-même maintenant. En faisant cette prise de conscience, elle se demanda comment cela se faisait-il qu’elle ne s’en soit pas rendu compte avant. Le fait de se sentir comme si Sylvain l’avait brainwashée fit jaillir à l’intérieur d’elle une autre vague de colère! Josianne accueillit l’expression de sa colère dans le plus grand des respects. Elle passa au moins une bonne heure avec elle, ce qui l’aida à se recentrer sur son courage plutôt que de continuer à jongler des idées qui ne faisaient qu’accentuer sa culpabilité. Elle retourna se coucher, mais le cellulaire éteint cette fois-ci. Ainsi, Sylvain ne pouvait plus l’atteindre ce qui lui permettrait pour une fois, de se recentrer sur ses besoins à elle! Une fois dans son lit, elle contacta un immense sentiment de gratitude envers la vie, de l’avoir guidé vers cette maison. Elle n’en revenait pas de l’aide que les intervenantes lui apportaient, chacune d’entre elles lui apportait un petit quelque chose de différent et ça l’aidait à rester branchée sur son droit de retrouver une vie paisible, sans violence.


La solidarité entre femmes

Le lendemain matin, Élyse décida de laisser son cellulaire fermé, une manière concrète de ne pas laisser Sylvain continuer d’avoir de l’emprise sur elle en la faisant se sentir tout croche. Elle utiliserait le téléphone de la maison d’hébergement pour faire ses appels, c’est pas plus compliqué que ça! Elle se trouva bonne d’être capable de faire ça, elle qui était rendue si habituée de lui rendre des comptes. Ça lui faisait tout drôle de se sentir libre tout d’un coup et même d’être capable de rigoler avec les autres femmes à l’heure du dîner. Ça faisait si longtemps qu’elle n’avait pas ri, réalisa-t-elle. Cette trêve ne dura malheureusement pas longtemps, car dès qu’elle rejoignit sa mère pour l’informer de sa situation, elle dû affronter une nouvelle tempête. Bien qu’elle anticipait la réaction de sa mère, elle ne s’attendait pas à ce qu’elle s’oppose à ce point à sa séparation. Après lui avoir parlé au téléphone, elle avait le moral au plus bas. Sandrine, une belle jeune femme enceinte qui était arrivée en hébergement un mois avant elle, lui offrit son soutien. Elle partagea à Sandrine ce que sa mère lui avait dit au téléphone. Elle lui avait rappelé que Sylvain faisait un super bon salaire, que ça n’avait pas d’allure qu’elle brise la famille et qu’elle ne serait jamais capable d’arriver financièrement en tant que mère monoparentale. En quelques minutes, cette conversation fît rejaillir en force toutes les peurs qui avaient pendant longtemps empêché Élyse de quitter Sylvain. Sandrine lui confia que sa mère à elle aussi l’avait toujours amenée à douter d’elle et de ses capacités. Elle avait décidé qu’elle ne voulait plus se laisser influencer par elle pour plutôt croire en elle. Elle savait elle qu’elle était capable de s’occuper de son bébé toute seule et de se débrouiller dans la vie. Et comme le lui avaient expliqué les intervenantes ici, il y avait plein de ressources pour venir en aide aux femmes selon leurs besoins. Ce partage avec Sandrine fit du bien à Élyse. Ça ne lui enlevait peut-être pas sa peur de déplaire à sa mère, mais au moins, elle ne se sentait plus seule et isolée pour traverser ça. Depuis sa conversation avec sa mère, Élyse sentait à nouveau un poids peser sur ses épaules. Elle s’en voulait de se laisser atteindre ainsi par sa mère, mais elle avait beau se répéter qu’elle faisait le bon choix, son malaise intérieur persistait. Elle eut beaucoup de mal à s’occuper de ses enfants tellement elle était préoccupée par tout ce qu’elle vivait. Heureusement, les autres femmes en hébergement s’étaient offertes pour lui donner un coup de main. Elle n’avait jamais connu une telle entraide auparavant. C’est comme si le fait de partager cette épreuve avec d’autres femmes lui donnait plus de force. Jacqueline, une femme de 63 ans qui était aussi hébergée s’était mise à jouer avec ses enfants pendant qu’elle préparait le souper. Elle appréciait tellement cette aide! En guise de reconnaissance, elle lui avait offert un lift pour aller au bureau de l’aide sociale le lendemain. Elle admirait cette femme qui avait eu le courage de quitter son mari après s’être dévouée pour lui pendant 39 ans! Il agissait avec elle comme un vrai dictateur. C’est lui qui avait le contrôle sur TOUT. Elle ne se souvenait même plus de la dernière fois qu’il lui avait permis de s’acheter un vêtement. Il l’avait toujours traité comme une moins que rien, comme sa bonne à tout faire. Non seulement il lui faisait sentir qu’elle n’était jamais correcte, mais en plus, il la traitait souvent de « grosse charogne ». Lorsqu’Élyse avait entendu cela, une douleur poignante lui avait traversé les entrailles et des larmes lui étaient montées aux yeux. Elle s’était alors demandé pourquoi l’histoire d’une autre la touchait plus que sa propre histoire, comme si le vécu de Jacqueline était pire que le sien… En réalité, s’était-elle dit, peu importe les formes de violence qu’une femme a pu endurer, elles sont toutes aussi atroces les unes que les autres! Entendre les histoires des autres femmes l’aidait à voir le caractère inacceptable de ce qu’elles subissaient et lui permettait de prendre conscience que ce qu’elle avait vécu n’était pas plus acceptable. C’est comme si le fait d’entendre les histoires des autres l’aidait à voir plus clair sur ce qu’elle n’avait pas voulu voir pendant des années. Il était évident que ces femmes ne méritaient pas de se faire traiter de la sorte, alors pourquoi ce serait différent pour elle? Ce genre de réflexions, il y en avait plein qui émergeait de sa tête depuis qu’elle était arrivée en hébergement. Elle se sentait nourrie par tout ce qu’elle entendait ici, tant de la part des intervenantes que des autres femmes victimes de violence conjugale. Elle se sentait avide d’en apprendre encore plus sur la violence conjugale, ce qui l’amenait à s’ouvrir à toutes les opportunités qui se présentaient à elle pour l’aider à cheminer sur cette voie de reprise de pouvoir sur sa vie. Elle fût donc ravie d’être invitée à participer à un groupe thématique ce soir-là, animée par une intervenante de la maison. Elle était hésitante à y aller, car elle ne se sentait pas tellement à l’aise de parler de ce qu’elle vivait à d’autres femmes. Marie-Christine, l’intervenante qui travaillait ce soir-là, la rassura à cet effet en lui disant qu’elle était tout à fait libre de s’exprimer ou non et qu’elle pouvait même quitter pendant la rencontre si elle le souhaitait. Sandrine et Jacqueline lui avait partagé pendant le souper à quel point ça leur apportait d’y participer, alors ça l’avait convaincu d’y aller. Patricia, l’intervenante jeunesse qui travaillait ce soir, assumerait les enfants pendant qu’elle assisterait au groupe. Magalie et Samuel étaient d’ailleurs tout excités à l’idée d’aller voir son beau local coloré pour faire une activité avec elle. Le thème du groupe de cette semaine était « Le cycle de la violence conjugale ». Il y avait cinq autres femmes présentes. En plus de Sandrine et Jacqueline, Amanda était venue également. Cette femme cubaine était très réservée dans la maison, elle ne parlait pas beaucoup de son vécu. Tout ce qu’Élyse savait à son sujet, c’était que son conjoint violent était un québécois qu’elle avait rencontré à Cuba alors qu’il était en voyage. Elle était arrivée au Québec depuis un peu plus d’un an et elle avait du mal à se faire comprendre avec son accent. Son conjoint l’isolait tellement qu’elle n’avait pas encore suivi de cours pour apprendre le français. Il était clair qu’elle avait été battue, car on voyait encore des marques sur son visage. Son petit garçon de 3 ans, Yohan, était un vrai petit tannant. Il avait déjà frappé Samuel à plusieurs reprises et ce n’était pas évident de gérer tout ça. Charlène l’avait sensibilisé aux conséquences possibles de la violence conjugale sur les enfants, ce qui aidait les femmes à se montrer patientes avec lui. Elle ne connaissait pas les deux autres femmes présentes, celles-ci n’étant pas en hébergement. Mais elles étaient toutes les deux venues la semaine dernière. L’une s’appelait Annick et l’autre Micheline. Avant d’introduire le sujet, Bianca qui animait le groupe expliqua l’importance de respecter la confidentialité de tout ce qui allait se dire pendant la rencontre. Ensuite, elle enchaîna en expliquant à l’aide d’un schéma, le cycle de la violence. Elle donna plusieurs exemples concrets pour illustrer le contenu de ce qu’elle expliquait et les participantes se sont mises à s’exprimer spontanément sur différents épisodes de violence qu’elles avaient vécus. Quand Annick s’ouvra sur la violence sexuelle heavy qu’elle vivait avec son conjoint, Élyse se sentit très ébranlée. Elle ne pouvait pas croire qu’un homme puisse humilier de la sorte la mère de ses enfants, cette même femme qu’il disait follement aimer lorsqu’il était en lune de miel! À entendre Annick parler, il avait l’air tellement fin dans ces périodes-là. Elle reconnaissait ce même contraste dans l’attitude de Sylvain et ce témoignage lui reflétait de plein fouet sa propre réalité criante. Elle devait une fois pour toutes se rendre à l’évidence, il recommençait toujours à être méchant et ce, aussi gentil pouvait-il être à d’autres moments. Elle se surprit alors à partager un volet de son vécu avec Sylvain et même de donner un conseil à Annick, qui parût très attentive à ce qu’elle pouvait lui apporter, ce qui lui procura un grand sentiment de valorisation. Élyse n’en revenait pas d’en apprendre autant en une seule soirée. C’est comme si tout devenait clair tout à coup! Il y avait des mots pour désigner ce qu’elle avait vécu et en plus, d’autres femmes s’étaient senties exactement comme elle! Elle bouillonnait de révolte en entendant tout ce que ces femmes avaient subi, mais par contre, ça l’aidait à se sentir moins honteuse d’avoir toléré ça. Le partage de Micheline lui donnait de l’espoir et l’inspirait. Même si elle subissait toujours du harcèlement de son ex-conjoint qui n’acceptait pas la séparation, elle ne se laissait pas faire et prenait des moyens pour se défendre et se protéger. Cet homme l’avait mis à la porte à répétition, mais la dernière fois où il l’avait poussé dehors en jaquette à -25 °C, ça n’avait pas passé! REPRISE DE POUVOIR SUR SA VIE En quittant le groupe, Élyse se sentait vraiment animée par un moteur de changement qui la poussait plus que jamais à vouloir grandir à travers cette épreuve. Elle se sentait tellement énergisée par l’intensité des échanges partagés, qu’elle savait bien qu’elle ne réussirait pas à s’endormir de sitôt. Elle décida d’aller faire un tour sur Facebook, chose qu’elle a avait évité de faire jusqu’à maintenant par appréhensions. Ce qu’elle y vit fut pire que ce qu’elle avait imaginé. Sylvain avait écrit des saletés à son sujet sur son mur. Lorsqu’elle lut qu’il la traitait de « suceuse de graines », c’est comme si elle recevait un coup de poignard en pleine poitrine. Comment avait-il le culot de la dégrader ainsi publiquement. Elle n’en revenait tout simplement pas qu’il puisse atteindre ce niveau de méchanceté! Ensuite, elle découvrit que sa belle-famille n’y allait pas de main morte non plus. Sa belle-mère et sa belle-sœur (qu’elle croyait de son bord) l’accusaient d’être une « sans cœur » de priver un père de ses enfants. Il y avait en plus toute une série de faussetés et de propos haineux écrite à son sujet, ce qui la mit « à terre » ben raide! Carmen, l’intervenante de nuit, passa près d’elle à ce moment-là, et la vit fondre en larmes. Le peu d’espoir qu’elle avait réussi à reconstruire venait de s’écrouler d’aplomb. Carmen l’écouta avec une grande compréhension exprimer ses émotions « à vif » de même que l’énorme sentiment de découragement qui l’envahissait. Elle alla se coucher à 3h du matin, complètement vidée et épuisée. Lorsqu’elle vit ses yeux bouffis en se regardant dans le miroir le lendemain matin, elle se demanda comment elle ferait pour ne pas se remettre à pleurer. Sans trop savoir comment elle ferait, elle prit son courage à deux mains pour puiser le peu de force qui lui restait pour servir le petit déjeuner aux enfants. Ensuite, elle eut sa première rencontre de jumelage avec Françoise. Celle-ci lui expliqua qu’elle était jumelée avec elle et que ces rencontres visaient à l’accompagner tout au long de son séjour, tant au niveau de son vécu, des décisions qu’elle devait prendre et des démarches qui en résulteraient. Élyse commença par tenir Françoise au courant des derniers événements qui lui étaient tombés dessus. Puis, elle lui confia qu’elle se sentait épuisée émotionnellement, qu’elle était lasse de se battre et que là, elle avait juste le goût de tout laisser tomber… Après avoir écouté Élyse se vider le cœur, Françoise l’encouragea à penser à elle et à être à l’écoute de ses besoins et de ses limites. Élyse se sentit plus apaisée et comprit que ce qu’elle vivait était tout à fait normal dans les circonstances. Françoise lui rappela ensuite tout le chemin qu’elle avait fait depuis ses quelques jours en hébergement. Chacun de ses pas était admirable et faisait partie de son processus de reprise de pouvoir sur sa vie. Françoise l’aida donc à mettre l’accent sur ses capacités à affronter les obstacles à l’aide de solutions concrètes et à lâcher-prise des choses sur lesquelles elle n’avait pas le contrôle. Élyse décida donc de fermer sa page Facebook et de prendre une distance avec sa mère pour quelque temps. Puisqu’elle n’avait pas le contrôle sur ce que les gens pensaient et disaient d’elle, elle pouvait au moins s’en protéger en se coupant de ces relations malsaines pour elle présentement. Une rencontre de jumelage subséquente fût consacrée à déterminer comment elle voulait orienter sa vie et quelles démarches elle devait faire pour y parvenir. Il était clair pour Élyse qu’elle désirait se trouver un appartement dans un autre secteur de la ville pour s’éloigner de Sylvain. Elle désirait également demander la garde légale de ses enfants et obtenir sa part du partage du patrimoine familial. Françoise lui donna des références d’avocats de l’aide juridique pour qu’elle puisse entamer cette démarche dès lundi prochain. Elle lui expliqua aussi qu’elle l’aiderait à préparer ce rendez-vous chez l’avocat et qu’en plus, une intervenante de la maison pourrait l’accompagner à la cour si elle le désirait. Lorsqu’elle sortit de cette rencontre, Élyse sentit son plexus solaire s’irradier d’un nouvel enthousiasme à la vie. Elle ressentait un réel espoir que les choses s’arrangeraient enfin pour elle. Elle avait le goût de reprendre sa vie en main, d’entreprendre des projets pour elle-même… de renaître quoi! EN PLEINE POSSESSION DE SES MOYENS! Tout comme bien d’autres femmes qui passaient par là, Élyse avait vécu le début de son séjour en hébergement comme de vraies montagnes russes d’émotions intenses. Plus les journées passaient et plus elle se sentait solide dans sa détermination à s’en sortir. Le fait de ne plus se faire critiquer, rabaisser et culpabiliser au quotidien l’avait évidemment aidé à recontacter tout le potentiel qu’elle avait et à rehausser sa confiance en elle. Tout au long de son séjour, elle s’était sentie soutenue tant par l’équipe d’intervenantes que par les femmes avec lesquelles elle s’était liée pendant l’hébergement. Désormais, elle ne se sentait plus seule pour surfer sur les vagues de la vie, et ce, peu importe la taille des vagues. Le tsunami était passé et elle y avait survécu. Elle avait appris qu’il y avait toujours une solution à un problème et qu’elle était assez forte et intelligente pour affronter les impasses. Les plus grosses difficultés étaient derrière elle et elle ressentait fortement à l’intérieur d’elle la certitude que si elle avait été capable de passer à travers tous ces épisodes de violence jusqu’à maintenant, plus rien n’était à son épreuve! Le temps où elle se laissait abattre par son sentiment d’impuissance était désormais révolu. Elle savait qu’elle était capable de choisir la vie qu’elle voulait mener dans la liberté d’être qui elle est vraiment, dans la paix, le respect et la dignité. Elle savait dorénavant qu’elle n’était plus seule et que si une autre tempête survenait, elle pourrait compter sur l’aide de la Maison d’Ariane! C’est dans cet état d’esprit qu’Élyse emménagea dans son nouvel appartement deux mois plus tard. Elle avait commencé à reprendre goût aux intérêts qu’elle avait peu à peu délaissés au fur et à mesure que Sylvain avait resserré son emprise sur elle. Elle s’était même inscrite à l’école pour terminer son secondaire V. Magalie et Samuel étaient contents d’avoir une nouvelle chambre, mais surtout, d’avoir la possibilité de revoir Charlène et Patricia. Les intervenantes jeunesse leur avaient expliqué que s’ils en avaient besoin, ils pourraient demander à leur maman de revenir les rencontrer. En plus, ils étaient emballés d’aller fêter Noël avec elles et d’avoir la chance de rencontrer la fée Ariane qui leur remettrait un beau cadeau! Si Élyse a pu aller chercher de l’aide, tu le peux aussi!